LA RÉSISTANCE ANIMALE À L’ÈRE DU CAPITALISME GLOBAL

ANIMAL RESISTANCE !

« La domestication tente de supprimer la résistance des animaux, mais celle-ci persiste coûte que coûte. Aujourd’hui, les « meneur.euses » sont toujours ciblé.es pour dissuader les autres animaux d’un groupe de résister. Lorsqu’un bison connu sous le nom de « Blue 560 » a réussi à s’échapper après de nombreuses tentatives (et a donc permis à une centaine d’autres bisons de s’ échappés après avoir ouvert une clôture), il a été tué lors de sa capture. L’éleveur a fait remarquer que « Blue 560 » aurait dû être abattu depuis longtemps. Certains éleveurs craignent que les animaux résistants apprennent à d’autres individu.es captifs des moyens de résister. Jeffrey Moussaieff Masson décrit comment certains éleveurs de moutons craignent que les agneaux de Nouvelle-Zélande qui fuient les fermes en déverrouillant les portes (« ce n’est évidemment pas une compétence rare ») n’enseignent cette compétence à d’autres. Les éleveurs les abattent « pour qu’ils ne puissent pas transmettre leur savoir ». L’abattage des vaches ou des chèvres dans l’industrie laitière, qui se révoltent souvent après que leurs veaux et chevreaux leur aient été enlevés à plusieurs reprises, est une autre pratique courante pour étouffer la résistance. »

PRÉFACE

Une vache et un veau s’enfuient d’une ferme en traversant un étang à la nage, en courant à travers une forêt, et en sautant par-dessus une haute clôture dans le pâturage d’un refuge pour animaux, où ils se cachent parmi un troupeau de chevaux. Quatre babouins s’échappent d’un centre de recherche biomédicale en faisant rouler un tonneau de 240 litres, en le mettant à la verticale, en grimpant sur le tonneau et en sautant par-dessus le mur de leur enclos. Après avoir été vendue pour devenir de la nourriture de fast-food, une poule s’échappe par-dessus une clôture et parcourt cinq kilomètres en deux mois pour retrouver son meilleur ami, un coq nommé Horst.

Ces trois nouvelles virales, qui se sont produites en l’espace d’un mois, ne sont pas inhabituelles. Chacune d’elles démontre et reflète un profil familier : les animaux luttent contre la captivité, et leur combat ou leur fuite pour la liberté suscite une forte réaction du public. Ces actes de défiance sont des formes de résistance animale. Les animaux sont largement subjugués dans la société humaine, mais certains parviennent à transgresser les injonctions spatiales et idéologiques qui leur sont imposées. Le positionnement social et politique des animaux en tant que marchandise et propriété vivante ne rend pas cette résistance facile.

Les animaux communiquent à travers leur résistance. Comment alors, dans une société où les modes dominants de communication et de production de connaissances sont exclusifs aux humains, les témoins et les alliés des animaux non humains peuvent-ils comprendre leurs actes de contestation contre l’exploitation et l’oppression ? Comment se représenter les luttes des autres animaux lorsque nous parlons un langage différent ? Ces questions sont cruciales au projet qui consiste à recentrer les animaux dans leur mouvement de libération sans s’approprier leur voix et leur expérience.

Depuis que les humains ont tenté de déchiffrer les traces des autres animaux sur le sol des forêts, des champs boueux et des chemins de terre, nous avons essayé de comprendre le monde de leur point de vue. Les animaux communiquent selon les langues, les chants, les mouvements, les gestes et les rythmes de leur propre espèce. Aujourd’hui, en nous appuyant sur les sciences cognitives, le comportement animal et les expériences directes (comme celles des travailleurs dans les refuges pour animaux), nous pouvons faire des tentatives très avisées pour comprendre les préférences, les origines et les intérêts des autres animaux. Nous ne savons peut-être pas ce que c’est que de vivre le monde comme une autre espèce, mais en nous appuyant sur nos connaissances et nos sens pour mieux comprendre leurs perspectives et leurs émotions, nous pouvons faire de notre mieux pour comprendre ce que les animaux nous disent. Cependant, même avec ces efforts minutieux, nous ne pouvons pas nous attendre à connaître plus que des morceaux d’histoires des animaux, car notre compréhension de ces derniers sera toujours filtrée par les perspectives, les langues et les visions du monde des humains.

Pour écouter véritablement la voix des animaux, il faut être conscient (et essayer de dissoudre) des structures de pouvoir asymétriques dans les relations entre les animaux et les humains. Malgré leur diversité, leur multiplicité et leur complexité, les animaux non humains ont été largement représentés dans le discours dominant en Europe occidentale comme étant anhistoriques, monolithiques et incapables d’affecter leur environnement. Conformément à une longue tradition scientifique et colonisatrice européenne qui nie la subjectivité et l’agentivité des animaux, les voix des animaux ne sont toujours pas entendues, reconnues et prises en compte par les humains. Pour réparer les dégâts, il faut décentrer les humains : il faut être prudent et éviter de se positionner comme le référent principal à partir duquel on va évaluer les autres animaux qui ont leur propre histoire, leur propre culture et leur propre communauté.

L’essai clé de Chandra Talpade Mohanty, « Sous les yeux de l’Occident : recherches féministes et discours coloniaux », m’a beaucoup inspirée dans mon travail. Mohanty critique la manière dont les femmes du Sud, dont les expériences sont multiples et dépendent de facteurs culturels, géographiques et historiques, ont été construites de manière discursive sous la catégorie monolithique et anhistorique des « femmes du Tiers Monde« , basée sur une notion générale de leur oppression. Cette description occidentale « fige » les femmes non occidentales comme étant « singulières« , « silencieuses » et « homogènes« . Elle représente finalement les femmes du Tiers Monde comme ayant besoin d’un « sauveteur » occidental. Le sauvetage sert l’objectif de l’autoreprésentation : produire une identité moderne en opposition à (tout en s’appropriant les expériences de) celles qui sont construites comme passives et sans voix. Pourtant, selon Arundhati Roy, « les « sans-voix » n’existent pas vraiment. Il n’y a que ceux qui sont délibérément réduits au silence, ou mieux ceux qui ne sont pas entendus.

Des questions similaires émergent dans le discours des défenseurs des animaux autour de la voix et de l’agentivité des animaux. Dans le mouvement de défense des animaux, il est courant de rencontrer la terminologie consistant à parler pour les animaux de « sans-voix » et à être « la voix des sans-voix » – un langage qui découle généralement d’un sentiment d’obligation éthique de parler pour ceux dont la vie et la souffrance au sein de vastes structures d’oppression sont largement méconnues et ignorées. Cependant, si nous continuons à qualifier les animaux non humains de « sans-voix » (littéralement ou symboliquement), nous risquons de passer à côté d’occasions significatives de dialoguer et d’agir en solidarité avec eux. Comme l’explique Lauren Corman, dans les sociétés d’Europe occidentale, il y a une longue histoire de référence aux animaux comme « sans-voix« , « muets » et « sans-parole » d’une manière qui exclut leur agentivité. Au contraire, en reconnaissant les voix exprimées et politiques des animaux, nous reconnaissons leur subjectivité et restons ouverts à la possibilité de leur participation et de leur impact dans les domaines sociaux et politiques.

            Reconnaître que les animaux ont des voix a de multiples implications importantes. Premièrement, cette reconnaissance admet que les animaux sont des sujets qui vivent une expérience consciente unique. Ils ont leurs propres désirs, sentiments et préférences, qui sont transmis par leur voix et reflètent leur individualité. Deuxièmement, cette reconnaissance est nécessaire si nous voulons entendre ce que disent les animaux. Pour développer une communication sensée et la possibilité de relations non hiérarchiques avec d’autres espèces, il faut écouter attentivement leurs voix. Troisièmement, cette reconnaissance met en évidence la diversité des discours appartenant aux espèces animales, vastes et variées, de cette planète. Les formes de communication uniques et complexes des animaux remettent en question l’exceptionnalisme humain (et l’auto-positionnement de l’espèce humaine en tant que jauge universelle pour mesurer l’intelligence). Enfin, cette reconnaissance s’oppose à la négation généralisée de l’agentivité des animaux. Puisque la voix est assimilée à l’affirmation de soi, reconnaître la voix (symboliquement ou littéralement) des animaux, c’est reconnaître leur capacité d’action. Au lieu de positionner les défenseurs humains des autres animaux comme les défenseurs des animaux sans-voix, nous pouvons les identifier comme des alliés des animaux, dont le rôle est d’amplifier et d’élever leur voix en exhortant les autres à faire l’effort d’écouter, d’entendre et de comprendre ce qu’ils disent.

            Écouter la voix des animaux est le premier pas vers le remplacement des récits de sauveur par la solidarité. Mohanty définit la solidarité féministe comme une « façon de franchir les frontières » qui exige la pratique de « la mutualité, la responsabilité et la reconnaissance d’intérêts communs comme base des relations entre les diverses communautés« . Cette notion de solidarité féministe est utile lorsqu’on pense à la solidarité avec les autres animaux. La construction d’alliances dans les luttes pour la justice sociale implique l’autoréflexivité (être conscient de sa position) par les privilégiés, tout en réfléchissant sur la diversité et les différences et en reconnaissant les intérêts communs. Cultiver la solidarité avec les autres animaux implique d’écouter leur voix et de tenter de parler en solidarité avec eux. Souvent, parler en solidarité avec se traduit par parler en solidarité pour les autres animaux en raison de nos positions de pouvoir et de notre capacité à être entendus, qui sont très différentes. Parler en solidarité avec (ou pour) d’autres animaux contribue à contrer la normalité, considérée comme acquise, du discours du sauveur. Alors que la précision des interprétations des animaux peut être douteuse, partielle et contingente, garder le silence sur les histoires de ceux dont la parole est ignorée dans la société humaine serait se rendre complice d’une culture d’extrême violence et d’hypocrisie.

            Les diverses espèces animales de cette planète sont en communication constante entre elles et avec le monde qui les entoure. Il est essentiel d’écouter attentivement leurs voix, de comprendre leurs actions et de réagir en alliés pour faire de la place aux autres animaux dans un monde qui a été tant pillé et envahi par la civilisation industrielle humaine que nous vivons maintenant une ère géologique de perte de biodiversité anthropique et de changement climatique, une urgence climatique sans précédent marquée par des événements climatiques extrêmes, la fonte des glaces, les mauvaises récoltes, la désertification et l’augmentation des températures et du niveau des mers. Cette destruction environnementale causée par l’homme s’est intensifiée depuis la révolution industrielle, mais elle a des racines idéologiques plus profondes : la domestication et la « propriété » des vaches au début du néolithique. Une petite partie de l’espèce humaine a maintenant détruit plus de 80 % des mammifères sauvages et la moitié des plantes, deux cents espèces animales disparaissent chaque jour et il y a trente fois plus d’animaux d’élevage que d’êtres humains sur cette planète à un instant donné. Ceux qui sont les moins responsables de la crise, comme ceux qui vivent dans les pays moins industrialisés, et les animaux non humains, subissent les premiers effets de la sixième extinction (extermination plutôt, NdT) de masse de la Terre.

            La résistance des autres animaux insiste pour que nous écoutions leur voix et que nous les reconnaissions comme des compagnons de lutte pour la justice sociale. Leurs perturbations du système montrent l’urgence qu’il y a à agir dans cette tragédie sans précédent. Lorsque des singes déverrouillent les serrures et s’échappent des cages de laboratoire, lorsque des cochons refusent d’avancer dans le couloir de l’abattoir, lorsque des vaches se battent contre ceux qui leur volent leurs enfants, lorsque des saumons se débattent et gaspent lorsqu’ils sont tirés de l’eau, et lorsque des éléphants attaquent ceux qui ont tué des membres de leur famille ou empiété sur leurs terres, leurs actions en disent long. Lorsque les vaches se rassemblent et meuglent pour accueillir les nouveaux résidents dans les refuges pour animaux, ou lorsque les poulets gloussent et roucoulent pour réconforter leurs petits, leurs voix sont claires. Les animaux ont été mis au ban par les limitations spatiales et idéologiques de l’homme, mais ils sont aussi les sujets de leurs propres luttes, situées au centre de leur mouvement de libération.

Sarat Colling Animal Resistance in the Global Capitalist Era

Traduction française Rémi GOJARDRelecture Barbara PELISSIE

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