Nicole RŒLENS : penser la femellité

« La femellité désigne la puissance sexuelle femelle, comme la virilité désigne la puissance sexuelle mâle. Le fait même de nommer la puissance femelle lève le déni dont elle est frappée. Les femmes éprouvent parfois secrètement une jubilation de leur femellité, mais du fait du colonialisme sexiste, cette jubilation est recouverte le plus souvent par la honte de leur corps femelle, chosifié, humilié et agressé par les mâles colonisateurs. »

« Aller au-delà du concept de domination
Le mode d’interaction visant à la fabrication constante de rapports de domination-soumission en cascade relève d’un réflexe conditionné chez les mâles. Cette lutte pour le pouvoir les prédispose aussi terriblement à la soumission. L’histoire a prouvé qu’ils sont éminemment enrôlables. Ce qui n’est pas le cas de la majorité des femmes. Il est erroné de notre point de vue de ratifier la projection machiste de ce schéma de domination-soumission sur les rapports intersexués. Entre mâles et femelles il ne s’agit pas d’un rapport de domination-soumission mais d’un système de colonisation par lequel les mâles annexent et accaparent les fruits des puissances femelles pour alimenter leur hégémonie. Cette hégémonie s’effondrerait si elle n’était plus nourrie par de la puissance de vie qu’apporte l’humanité femelle. Elle s’effondrerait si elle n’était plus garantie par la prérogative guerrière des mâles.

Ce qui est constamment visible dans la société c’est la rivalité armée des mâles pour la domination et cela invisibilise la guerre coloniale constante contre les femelles ». Nicole Roelens

Décoloniser les corps femelles

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Sommaire global du Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle

Tome1: La femellité et le réel prosaïque de la vie des humains Introduction: Traverser l’irréel de la féminité pour penser notre femellité dans la vie réelle des humains sexués et mortels

Chapitre1: Les infanticides ou le désastre humain provoqué par le mépris de la femellité

Chapitre2: Lever le silence sur la femellité

Chapitre3: Assumer le réel impensé et signifiant de la sexuation organique

Chapitre4: Assumer le réel de la condition commune d’interdépendance des êtres humains sexués

Chapitre 5:Le mouvement de translation générationnelle des existences comme soubassement à la parentalité

Chapitre6: La puissance femelle d’enfantement est le lieu géométrique de l’aliénation et de la libération des femmes

Tome2: L’enfantement des humains ou l’accouchement existentiel d’une nouvelle existenceIntroduction: L’enfantement en tant que travail existentiel d’accouchement d’une autre existence

Chapitre1: L’accouchement ou le choc initiatique d’une confrontation charnelle au réel de la vie humaine

Chapitre2: L’impact de l’enfantement sur la subjectivité et l’existence de la mère

Chapitre3: Les questions vertigineuses et censurées de la maternité

Chapitre4:Émerger dans la parole pour intégrer l’expérience et établir un rapport sensé à l’enfant

Chapitre5: La sapience femelle de l’existence: science, conscience et sagesse

Chapitre6: Les grands apprentissages de la maternité

Chapitre7: Le long et subtil accouchement d’une existence humaine

Tome3: Le système de recolonisation perpétuelle de l’humanité femelle

Chapitre1: Le stupéfiant retournement de la puissance d’enfantement en asservissement des mères

Chapitre2: Sexisme, phallocentrisme et déni passionné du réel prosaïque de la vie humaine

Chapitre 3: La grande escroquerie du pouvoir machiste: aliéner l’humanité femelle pour unilatéraliser les rapports d’interdépendance

Chapitre4: La prédation sexuelle est l’archétype de toutes les entreprises de colonisation

Chapitre5: Synthèse sur le mode opératoire et la dimension systémique de la colonisation

Conclusion:Prendre conscience de l’ampleur et la violence de l’entreprise coloniale

Tome4: Poussées d’émancipation et violences colonisatrices Introduction:À quoi sert la violence sexiste et d’où vient-elle?

Chapitre1: Observer la migration des lieux de pouvoir et les métamorphoses de la violence colonisatrice

Chapitre2: Les impacts de la lutte des femmes contre la domestication et la mise en circulation de la violence patriarcale

Chapitre3: La récupération phallocentrique de la lutte des femmes et la violence idéologique contre la femellité

Chapitre4: La violence technoscientifique des mâles et son pouvoir de désorganisation totalitaire du vivant

Chapitre5: La mécanique sacrificielle cachée au cœur des violences colonisatrices

Tome5: Comment se fabrique l’hégémonie de l’humanité mâle Note de l’auteure: le tome 5 tel qu’il était envisagé précédemment a connu de vastes modifications et il a été jugé utile de le faire précéder par l’actuel tome 5 qui synthétise les connaissances construites dans les quatre premiers tomes. Introduction: Le besoin de synthétiser les connaissances utiles à la décolonisation

Acte 1: La fabrication de l’hégémonie sexuelle des mâles par l’éviction de la sexuation femelle hors de l’horizon humain

Acte 2: Le retournement de la dette vitale dans la fabrication de la servitude maternelle

Acte 3: La falsification généralisée des rapports d’interdépendance en rapports d’exploitation et de violence

Acte 4: L’opérationnalisation de l’asservissement dans les différents registres d’interaction entre les sexes.

Acte 5: L’emploi gradué et systématique de la violence pour annexer la vie et l’être des femmes

Acte 6: La migration des lieux de pouvoir et les métamorphoses contemporaines de la violence colonisatrice

Acte 7: La régulation sexiste et inconsciente de la destructivité humaine

Le Tome 6 qui présentera la démarche autogérée de décolonisation devrait paraître début 2021

Ce texte a été publié pour la première fois en janvier 2013 dans le tome 1 du « Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle intitulé: La Femellité et le réel prosaïque de la vie des humains».

INTRODUCTION GÉNÉRALE AU MANIFESTE POUR LA DÉCOLONISATION DE L’HUMANITÉ FEMELLE

par Nicole Reolens

Le titre de cet ouvrage assume mon engagement dans un travail conceptuel au service de la décolonisation de l’ensemble de l’humanité femelle. Le travail nécessaire pour formuler l’objectif de décolonisation et en tirer toutes les conséquences est à la mesure du système de colonisation des femmes qui est ancien, généralisé, reconduit de génération en génération et qui infiltre toutes les dimensions de notre vie. Poser cet objectif de décolonisation dans l’espace public me semble nécessaire et urgent. Le sens et l’utilité de cette reformulation du combat des femmes. La colonisation, en son fondement, consiste à transformer, par la violence, les rapports d’interdépendance et la nécessité de coopération, en relations unilatérales d’exploitation, puis à présenter cet asservissement comme la «relation naturelle» entre des êtres supérieurs et des êtres inférieurs. N’est-ce pas ce qui s’est passé et ce qui se passe encore dans les rapports entre les deux moitiés sexuées de l’humanité? Le diagnostic de ce qu’on appelle «la condition féminine» comme étant, en fait, une situation de colonisation de l’ensemble de l’humanité femelle, ouvre une étape nouvelle et décisive à la dynamique de libération des femmes.Ce diagnostic bouleverse la manière d’envisager les rapports actuels entre les sexes. Il donne à penser la libération comme un processus de décolonisation. Il ouvre de nouvelles perspectives sur ce que pourrait être une coexistence postcoloniale des deux moitiés sexuées de l’humanité. Aller au-delà du concept de domination Dire que les femmes sont dominées par les hommes n’aide pas à changer les rapports de sexes. Le mode d’interaction visant à la fabrication constante de rapports de domination-soumission en cascade relève d’un réflexe conditionné chez les mâles. Cette lutte pour le pouvoir les prédispose aussi terriblement à la soumission. L’histoire a prouvé qu’ils sont éminemment enrôlables. Ce qui n’est pas le cas de la majorité des femmes. Il est erroné de notre point de vue de ratifier la projection machiste de ce schéma de domination-soumission sur les rapports intersexués. Entre mâles et femelles il ne s’agit pas d’un rapport de domination-soumission mais d’un système de colonisation par lequel les mâles annexent et accaparent les fruits des puissances femelles pour alimenter leur hégémonie.

Quand on observe attentivement les contributions et les activités réelles, on s’aperçoit que les femmes sont actives dans la vie quotidienne et qu’elles prennent une grande part des initiatives sans lesquelles la vie humaine serait impossible ou invivable. L’écart entre les représentations et les faits, en la matière, nous indique que la prétendue domination masculine n’est que l’habillage idéologique du processus sous-jacent et plus structurel, qui permet à l’humanité mâle d’annexer l’existence de l’humanité femelle et de s’approprier ses puissances et ses contributions. Ce processus, qui perdure malgré les acquis de la lutte des femmes, est similaire à celui qui a permis à l’Occident d’instaurer des rapports de force avec d’autres peuples, d’envahir leur territoire et d’accaparer leurs richesses. Penser la situation des femmes comme celle du plus grand peuple jamais colonisé. La colonisation sexiste est une donnée mondiale. Au-delà des différences locales dans les rapports de sexes, elle concerne effectivement la moitié de l’humanité. Toutes les femmes du monde, quelles que soient leur ethnie, leur culture, leur situation sociale, leur orientation sexuelle, sont des personnes humaines sexuées femelles qui sont colonisées dans leur corps jouissif et leur corps fécond et opprimées de ce fait, dans tous les registres de leur existence.La hiérarchisation arbitraire des sexes est un phénomène de plus grande ampleur encore, que la hiérarchisation arbitraire des ethnies et des peuples. Le sexisme a précédé le racisme et l’infériorisation des femmes a servi de modèle pour l’infériorisation des peuples que l’Occident a agressés. C’est ce qu’a démontré Elsa Dorlin dans la «Matrice de la race»1. La colonisation sexiste est, historiquement et idéologiquement, la première des colonisations.Le problème de l’inégalité dans les rapports de sexes dépasse donc largement la question des attitudes relationnelles entre hommes et femmes, dans notre environnement immédiat. Il dépasse même la question du patriarcat qui, nous le verrons dans les tomes3 et 4, n’est qu’une des variantes historiques d’une entreprise coloniale plus fondamentale. On constate d’ailleurs aujourd’hui que l’affaiblissement du patriarcat n’éradique pas l’oppression sexiste. Celle-ci évolue à mesure que les luttes féministes viennent la combattre. Faire une lecture rigoureuse des mécanismes de cette colonisation est indispensable pour changer la situation des femmes dans leur ensemble et les rapports de fait entre les sexes. Le travail de mise à plat de ce système peut aider les mouvements féministes des cinq continents à articuler leur action sur des objectifs communs de décolonisation.Mener une lutte au niveau planétaire J’ai posé le concept de colonisation de l’humanité femelle en 2004, sans savoir que Maria Mies avait écrit Women the last colony2]. Cette convergence est logique,car nous sommes l’une et l’autre des féministes, ancrées dans les luttes antinucléaires des deux côtés du Rhin, et nous militons pour desserrer le pouvoir des lobbies sur la vie des peuples. Les connexions potentielles entre les féministes «décolonisatrices» vont bien au-delà de l’Europe. Maria Mies, quant à elle, s’est associée avec une grande féministe indienne, Vandana Shiva, pour écrire «Ecoféminisme»3. La lutte féministe devient internationale. Les femmes qui luttent, à la fois contre l’oppression économique et l’oppression sexiste, en Amérique du Sud, en Afrique et ailleurs, commencent à se mettre en réseau. J’ai découvert récemment, grâce à Jules Falquet, les féministes Noires, Chicanas et Latinas du «Tiers monde étasunien» qui pensent simultanément l’oppression des peuples considérés comme subalternes et l’oppression sexiste. L’objectif de décolonisation de l’humanité femelle que je soutiens dans ce Manifeste est un pas de plus pour faire converger toutes ces luttes différentielles en dévoilant le socle de leur cohérence fondamentale.Pour se dégager du système qui dénie et détruit leur autonomie et leur dignité de personne humaine, les femmes ont à mener ensemble un combat mondial et transculturel de décolonisation, qui dépasse les contradictions créées entre elles par les intérêts nationaux des mâles hégémoniques, en lutte les uns avec les autres. Ce combat repose sur le respect de la pluralité des cultures, mais il dépasse les ethnocentrismes qui sont fréquemment des vecteurs de l’oppression sexiste. La solidarité internationale se construira dans un débat sans concession, entre les femmes d’ethnies et de classes sociales différentes, sur les objectifs à atteindre pour construire une société post-sexiste et postcoloniale.Décider de mettre un terme à la plus persistante et la plus généralisée des entreprises coloniales est un objectif extrêmement ambitieux, qui interroge les fondements mêmes de nos sociétés et situe la réflexion et l’action à un niveau de contestation plus globale que les controverses qui traversent aujourd’hui le mouvement féministe occidental. Situer les enjeux au niveau des fondements de la société Un des effets des luttes féministes antérieures c’est d’avoir ouvert dans la société un questionnement permanent sur ce que signifie être une femme ou être un homme. La définition des identités de sexe est devenue un enjeu socio-politique explicite. Les féministes ont commencé par montrer que le Genre est une construction sociale relative et que cette construction dans les sociétés patriarcales reproduit toujours la même hiérarchisation des sexes, la même tendance à l’infériorisation des femmes et à la valorisation des hommes. Elles ont protesté contre la prescription sociale discriminante des rôles féminins et masculins qui les enfermait dans l’univers domestique. Plus récemment, les mouvements Homosexuels et Transgenres se sont saisis de la contestation féministe du Genre prescrit pour protester contre l’obligation sociale d’appartenance à l’un ou l’autre genre.Les débats en Occident aujourd’hui portent essentiellement sur la mise en scène sociale des rôles masculin et féminin Certes, comme le soulignait Irène Théry lors du Forum européen de bioéthique de Strasbourg, la distribution des rôles féminins et masculins, en Occident évolue très vite. Ces rôles paraissent plus fluides, plus instables et donnent l’impression que les hommes et les femmes sont en train d’innover et de changer toute la société. Quel est l’impact émancipateur réel de cette contestation montante des rôles masculin et féminin pour l’ensemble des femmes?Le «libre choix du genre» est une revendication centrale pour les mouvements Homosexuels et Transgenres. Cette revendication minoritaire contribue utilement au débat sur la distribution des rôles, parce qu’elle bouscule l’assignation sociale des hommes et des femmes à des fonctions définies comme naturelles, alors qu’elles sont socialement construites. Ces mouvements critiquent la catégorisation sociale et administrative des individus, y compris dans l’état civil, soit comme homme, soit comme femme. L’effet bénéfique de cette critique c’est de faciliter l’expression de modes alternatifs d’existence et de conjugalité et de souligner que les concepts de féminité et de masculinité sont devenus inadéquats pour rendre compte des pratiques quotidiennes.

Je considère, en effet, que ces concepts sont trop piégés idéologiquement pour nous permettre de penser une nouvelle coexistence entre les individus sexués. Par contre, je m’interroge sur la volonté de séparer complètement le genre et le sexe biologique et plus encore sur la condamnation de toute référence au sexe biologique, comme réactionnaire. J’ai été étonnée qu’Irène Théry qui a écrit La distinction de sexe adopte cette manière de voir.Le réel des corps deviendrait-il interdit de pensée et de parole? N’y a-t-il pas un amalgame entre la contestation des préjugés sexistes et la révolte existentielle des individus contre le réel de la sexuation? Dans ce contexte, la formulation d’un objectif de décolonisation de l’humanité femelle peut sembler anachronique. Il n’en est rien.Nous clarifierons cette question dans le premier tome de cet ouvrage.On ne choisit pas de naître mâle ou femelle, pas plus qu’on ne choisit ses parents, ni le lieu et le moment de notre naissance. La conscience de la sexuation n’a rien de spontané et il n’est pas évident d’accepter d’être seulement mâle ou femelle, mais ce réel de la vie humaine ne disparaît pas parce qu’il nous dérange. Quand on le falsifie, on risque de falsifier aussi le rapport à soi-même, aux autres et au monde. La liberté ne se construit pas sur le déni du réel. Il ne suffit pas de supprimer toute référence au sexe biologique pour déraciner les préjugés sexistes, profondément inscrits dans l’esprit des humains par le système colonial. La porosité nouvelle de la frontière imaginaire entre le masculin et le féminin n’empêche pas que perdure l’infériorisation systématique des êtres humains femelles. Cette infériorisation reste insidieusement présente au sein même des couples homosexuels et dans les relations transgenres, comme dans toute la société. Françoise Héritier considère que cette «valence différentielle des sexes» fait partie de l’armature des sociétés.Pour changer les rapports de force entre les sexes, il ne suffit pas d’en changer la mise en scène En dépit des évolutions spectaculaires dans la mise en scène des identités sexuelles en occident, en dépit des discours sur la bisexualité de tous les humains, en dépit de la volonté exprimée de dépasser les différences considérées comme arbitraires entre les sexes, on s’aperçoit que les automatismes sociaux qui donnent le pouvoir aux mâles sont encore, et toujours, actifs. Mille obstacles continuent à se dresser devant celles d’entre nous qui essaient d’exister librement. La société est certes en mouvement, mais une incroyable violence sexuelle continue de s’abattre, tous les jours, sur les femmes, et ce dès leur enfance. Il faut en conclure que la nouvelle fluidité apparente des rapports de sexes n’a pas de véritable impact sur la dimension factuelle des rapports de sexes.Ceux-ci continuent à être inconsciemment ou subconsciemment préformatés par une sorte d’infrastructure sexiste des comportements qui fait partie des fondements mêmes de la société.Le sexisme est structurel puisqu’il continue à organiser en profondeur les sociétés humaines. Il continue à instaurer des rapports de force dans les relations sexuelles et dans la parentalité. Il parvient toujours à unilatéraliser toutes les collaborations nécessaires à la vie quotidienne. Il rend en grande partie invisible le travail des femmes et insignifiantes leurs contributions majeures à la vie . Autrement dit, la colonisation de l’humanité femelle perdure. Elle prend de nouvelles formes et nous verrons qu’elle s’aggrave même dans certains domaines. Contrairement à ce que prétend l’idéologie ethnocentriste, l’asservissement des femelles humaines n’est pas le fait des seules sociétés «archaïques». Il suffit de porter un regard lucide sur la situation réelle des femmes, en France et dans le monde, pour se convaincre que la lutte des femmes pour leur libération est d’une brûlante actualité. C’est pourquoi, l’enthousiasme d’une grande partie des féministes occidentales, à propos du grand bouleversement apparent des rôles féminin et masculin, m’interroge. Ce qui m’inquiète surtout c’est de constater que le combat pour le libre choix du Genre a tendance à se substituer idéologiquement à la lutte des femmes pour leur libération. Ce serait une erreur pour les femmes d’abandonner leurs luttes de libération au profit d’une campagne abstraite pour le libre choix du genre. La question du Genre prend beaucoup plus de place, aujourd’hui, dans les médias et même dans des institutions comme l’Éducation nationale, que les revendications féministes élémentaires. D’autre part, la dimension non biologique du Genre est récupérée par les campagnes de promotion des nouvelles technologies de procréation. La solidarité requise dans la lutte contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle dissuade une majorité des féministes de questionner la place des femmes dans le projet sous-jacent de société sexuellement indifférenciée. Celles qui le font comme Sylviane Agacinski sont vite suspectées d’homophobie. Faut-il alors que les femmes abandonnent, sans condition, le terrain de la procréation sous prétexte d’un droit égal des individus à avoir des enfants? Ne sommes-nous pas en train de laisser le pouvoir technoscientifique et médical, essentiellement machiste, s’emparer de notre puissance d’enfantement? Nous verrons dans cet ouvrage pourquoi l’enfantement est un évènement critique dans les rapports de sexes et ce qui pousse les mâles à assurer leur emprise sur le ventre des femmes et sur les filiations. Au long des siècles, et aujourd’hui plus que jamais, le premier mobile du colonialisme des mâles c’est de s’approprier la puissance femelle d’enfantement. Les femelles humaines sont colonisées, non pas à cause de leur faiblesse, mais à cause précisément de leur puissance spécifique d’enfantement. L’humanité mâle, indépendamment de ses choix sexuels, tend sans cesse à maîtriser et à asservir cette puissance, quitte à utiliser l’oppression, la violence ou la ruse…Que signifie pour les femmes l’égal accès à la procréation qui est revendiquée par les mouvements Gay? Qu’est-ce qui se joue au sujet de l’engendrement et de la parentalité? Est-ce que nous nous autorisons à examiner lucidement les intérêts divergents entre les sexes sur ces questions? Est-ce que nous sommes attentives aux transferts de puissance qui s’opèrent aujourd’hui? Ce sont des questions nouvelles qui n’étaient pas abordées dans les combats féministes du 20° siècle. Le temps est venu de se confronter aux dilemmes et aux paradoxes que le mouvement de libération des années70 ne pouvait pas encore aborder; La puissance femelle, telle qu’elle sera décrite dans ce manifeste, a été négligée dans les discours et les pratiques de libération sexuelle de ma génération.Il était peu ou pas question à l’époque de la libération des femmes amoureuses et encore moins de la libération des mères. Nous avons beaucoup parlé de libération sexuelle, mais celles qui osaient parler librement de leur existence amoureuse et féconde, comme l’a fait Annie Leclerc, étaient très minoritaires et plus ou moins gênantes. La relation amoureuse et la maternité étant le lieu d’une juste révolte des femmes pour se libérer de l’emprise phallocrate, l’expression de l’expérience femelle était encore inaudible. La priorité des femmes, alors, était de sortir de l’état de soumission à l’ordre patriarcal. Elles se démarquaient des femmes des générations précédentes qui leur apparaissaient comme des victimes passives de l’oppression machiste. Avec le recul, on s’aperçoit que cette rupture subjective avec les générations précédentes était assez caricaturale. Andrée Michel dans son «Que sais-je sur le féminisme»témoigne de la lutte de toutes ces femmes qui depuis des siècles se tiennent debout face aux abus de pouvoir des mâles. Elles tentaient elles aussi de résister à l’emprise des mâles sur leur vie. Elles s’en dégageaient plus ou moins, dans certains registres de leur existence, rarement dans tous, et leur effort d’émancipation était toujours à reprendre. C’est encore le cas pour nous aujourd’hui. Cependant la dimension collective de la résistance des femmes a pris une telle ampleur avec la lutte de libération du 20° siècle qu’elle a eu un impact certain sur la société patriarcale. Par contre, elle n’a pas résolu une difficulté persistante pour les femmes hétérosexuelles, c’est-à-dire la grande majorité d’entre elles, c’est qu’en même temps qu’elles tendaient à se libérer, elles entraient en lutte intestine avec leurs propres désirs. Nous verrons que cette lutte intestine est le résultat du dilemme truqué, imposé par l’entreprise coloniale, entre femellité et émancipation. Si on n’analyse pas ce mécanisme colonial, on ne peut pas lui échapper. Reste alors, soit à renoncer à l’émancipation, soit à se désincarner pour se protéger à la fois des contradictions internes et de l’oppression machiste. Le mouvement féministe est devant un choix historique entre une stratégie de désincarnation ou une déconstruction du système colonial La colonisation de l’humanité femelle est, nous le verrons dans le tome3 de ce manifeste, une colonisation charnelle. Elle inscrit l’asservissement dans les corps. L’emprise des hommes sur le corps des femmes crée une situation d’exploitation et de déni de ce que je nomme la femellité. Elle désigne la puissance sexuelle femelle, comme la virilité désigne la puissance sexuelle mâle. Le fait même de nommer la puissance femelle lève le déni dont son frappées toutes les puissances de l’être incarné femelle, c’est-à-dire sa puissance jouissive, procréative, existentielle, socio-économique, cognitive et spirituelle.La femellité s’éprouve, pour une grande part, dans les relations d’interdépendance avec les mâles, comme l’être incarné mâle s’éprouve pour une grande part dans les relations d’interdépendance avec les femelles. Ces relations d’interdépendance étant falsifiées par le colonialisme, il est très difficile de les vivre sans s’aliéner. Les femmes qui tendent à s’émanciper ont donc inéluctablement tendance à se désincarner, c’est-à-dire à se défemelliser.La solution de la désincarnation et de l’artificialisation des rapports entre les sexes prend de plus en plus d’ampleur. D’autant qu’elle est encouragée par le marketing, qui propose aux individus des moyens techniques pour se mettre à l’abri d’une confrontation directe à la conflictualité des rapports sexués. Cependant, cette désincarnation auto-protectrice mutile les femmes de leur femellité et les hommes de leur «virilité». Elle n’apporte aux femmes qu’une autonomie illusoire puisqu’elle donne les pleins pouvoirs à une techno-science intrinsèquement machiste. L’acception habituelle de la virilité n’est pas l’équivalent pour les hommes de ce que signifie le concept de femellité pour les femmes, mais ne disposerons pas de concept plus pertinent tant que les hommes n’auront pas fait le travail de signifiance de leur propre expérience incarnée de mâle. Le mouvement de libération des femmes est aujourd’hui face à un choix historique qu’on peut simplifier de la façon suivante: -soit nous éliminons les rapports hétérosexuels et les coopérations charnelles dans les pratiques érotiques et dans l’engendrement, en utilisant des gadgets pour jouir et des biotechnologies pour engendrer. -soit nous décidons de déconstruire la falsification coloniale des interdépendances, afin de décoloniser notre corps amoureux, sans être obligées de refouler nos désirs hétérosexuels et de décoloniser notre corps fécond, sans donner tout pouvoir aux technologues de la procréation. Le présent Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle opte évidemment pour la deuxième solution. De cette option découlent les axes d’action qui seront détaillés dans les différents tomes. La formulation de ces axes d’action est destinée d’abord à donner aux femmes hétérosexuelles les moyens de se décoloniser. J’espère que les lesbiennes y puiseront aussi un élan et des outils pour combattre le colonialisme des mâles, mais je ne peux pas présumer de l’utilité que les concepts de femellité et de décolonisation peuvent avoir ou non pour elles. Nous avons des expériences de vie différentes et sans doute des regards différents sur le monde. Je pense que nous aurons des dialogues sur ces questions. Pour les hétérosexuelles, le premier avantage du projet de décolonisation, c’est de résoudre la tension entre d’une part, le désir de vivre sa femellité dans les relations amoureuses et dans l’enfantement, et d’autre part, l’aspiration à s’émanciper. Ce dilemme est un des résultats de la colonisation que nous devons déconstruire. Déconstruire l’incompatibilité sexiste entre femellité et émancipation La colonisation sexiste vise avant tout à conjurer et à asservir la puissance femelle. Il y a bien des façons de rendre les femelles impuissantes en les persuadant qu’elles le sont. L’humiliation en est une. Elle transforme leur vitalité amoureuse en asservissement. Elle transforme leur prérogative biologique de donner ou pas la vie en infériorité et en source de discrimination. Cette malédiction coloniale repose sur une incompatibilité fictionnelle entre la femellité et la liberté, et implicitement, entre la femellité et la dignité humaine. La conséquence de cette incompatibilité c’est la honte de soi qui s’inscrit au plus profond du corps femelle.Être femelle, dans le système colonial signifie être indigne et asservie La honte de soi est à la mesure de l’oppression que les femmes subissent. Elle paralyse souvent leur sexualité ou les envahit au moment de l’accouchement.J’en ai pris vivement conscience lors d’un groupe de parole de quartier à l’occasion d’une série d’infanticides. Cette honte inscrite au plus profond du corps sexué et au cœur de la fonction femelle d’enfantement est le signe majeur de notre colonisation. Elle est particulièrement violente chez les mères infanticides et débouche sur une révolte suicidaire contre une femellité méprisée. C’est pourquoi le tome1 commence par observer le désastre provoqué par ce mépris colonial. La malédiction d’être femelle est une fiction coloniale terriblement agissante comme celle de la toute-puissance des mâles ou l’impuissance des femelles. La lecture des systèmes totalitaires que fait Hannah Arendt est très éclairante sur le noyau fictionnel des systèmes d’oppression. Elle peut nous aider à nous dégager des fictions sexistes qui enveloppent le réel de la condition humaine, ainsi que les contributions effectives des deux moitiés sexuées de l’humanité. Nous pouvons nous désaliéner en prenant appui sur la dimension factuelle la vie humaine.Le retour du féminisme vers le réel de la vie humaine ne relève ni du «naturalisme», ni du «biologisme», ni de l’«essentialisme», qui sont invoqués comme des anathèmes dans les débats entre les courants supposés opposés du féminisme. C’est une stratégie de désenvoûtement à l’égard du pouvoir machiste.Se désenvoûter de la «malédiction coloniale» en ancrant notre pensée dans le réel de la vie humaine Le pouvoir machiste est un pouvoir colonial qui comme tous les pouvoirs coloniaux est un pouvoir mensonger et destructeur construit sur un déni forcené du réel. D’autant plus destructeur qu’il est plus mensonger. La violence est toujours une manière de protéger un mensonge par l’agression de ceux qui pourraient le dévoiler. La violence sexiste est d’autant plus grande que la fiction qu’elle protège est plus menacée. De ce mensonge découle tout le fatras des falsifications sexistes de notre condition réelle de personnes humaines sexuées. La honte de soi comme femelle est le prix de cette passion d’ignorance qui recouvre à la fois la femellité, la puissance femelle d’enfantement et le réel de notre vie humaine L’ancrage de notre pensée dans le réel tel que nous le vivons est la première règle à suivre pour éviter l’assujettissement à cet univers fictionnel et acquérir la capacité de désactiver les mécanismes de falsifications. Dès lors, que nous fondons notre pensée sur le réel de la vie humaine, nous n’avons plus besoin de nous défendre d’une infériorité mensongère, ni de nous focaliser sur l’objectif d’égaler les mâles, car nous constatons simplement que nos contributions à la vie commune sont réellement décisives. Elles ne se réduisent pas au travail salarié de production marchande ni au travail qu’on nomme de «reproduction». Elles alimentent sans cesse l’existence matérielle et immatérielle des hommes et des enfants. Elles produisent, de mille façons, la survie des humains et la qualité des existences. La conscience de notre place réelle dans la vie de l’humanité, nous permet de réévaluer notre puissance femelle et de nous désintoxiquer du mépris colonial. Cela nous donne l’aplomb nécessaire pour lutter contre toutes les formes d’exploitation et de prise de pouvoir des mâles sur notre vie.Affirmer la dignité femelle et sa puissance fondatrice d’humanité Ce que je nomme la femellité, c’est la réalité unitaire du corps sexué femelle, de ses puissances et de ses expériences spécifiques. L’apport du concept de femellité c’est de nommer la factualité charnelle des corps sexués femelles dans laquelle s’enracine notre expérience de nous-mêmes, des autres et du monde. Cette expérience réduite au silence est très différente des injonctions de féminité qui viennent se plaquer sur le réel des corps.Lever le silence qui pèse sur notre expérience femelle, c’est déjà affirmer notre dignité.

L’expression autonome de notre être incarné femelle est un acte essentiel pour lutter contre le déni sexiste dont il est l’objet. Il défie le mépris du corps femelle que nous intériorisons à notre corps défendant. Il nous débarrasse de représentations de nous-mêmes comme des êtres humains inférieurs et castrés. C’est pourquoi j’ai entrepris de formuler mon expérience existentielle la plus fondamentale et la plus significative, c’est-à-dire mon expérience incarnée de personne sexuée femelle.Cette expérience qui se vit en sourdine au quotidien, se vit plus intensément dans les temps forts que sont, d’une part les rapports amoureux, et d’autre part l’enfantement. J’ai constaté que cette explicitation parle fortement aux autres femmes, car en dépit de la singularité de chaque expérience, le vécu de la femellité est une dimension centrale et occultée de notre vie.Cette expérience intime est aussi la plus difficile à penser, car elle est conflictualisée par l’oppression sexiste. Le métabolisme de cette expérience offre un appui exceptionnel pour éprouver sa propre dignité, et sa puissance charnelle et spirituelle fondatrice d’humanité.Dès lors que nous reconnaissons ces puissances en nous, elles échappent à l’asservissement.Jouir d’une libre femellité La mise en mot de notre expérience, nous restaure en tant que femelle désirante et signifiante. Donne place à la jouissance d’une libre femellité. Oui! C’est jouissif d’être une femelle amoureuse et féconde. Cette jouissance dérange les mâles qui veulent nous asservir, car c’est une source d’irréductible liberté. Clarissa Pinkola Estés parle de cette jouissance et de cette liberté de la femme sauvage qui n’est autre que l’être sexuée femelle dans la souveraineté de son rapport à elle-même et au monde. Être femelle, c’est aussi une source de connaissance intime des soubassements, non seulement biologiques, mais anthropologiques, de notre existence individuelle et de notre condition commune. Nous pouvons ressentir l’unité organique et spirituelle de la vie et y éprouver notre propre liberté comme l’a formulé Hans Jonas,un des fondateurs de l’écologie : «Si l’esprit est préfiguré dans la forme organique depuis le début, alors la liberté l’est aussi».Explorer notre connaissance intime du réel prosaïque et vertigineux de la vie . Parce que leur corps a un rapport spécifique à la naissance, un rapport vécu ou au moins potentiel, les femelles sont davantage confrontées que les mâles à la vie prosaïque des êtres vivants-mortels et sexués que nous sommes, tous engendrés et majoritairement susceptibles d’engendrer. Cela produit des modalités de rapport à soi, à l’autre et au monde, qui en dépit de l’infinie singularité des personnes concernées, constituent un fond commun charnel et spirituel de l’humanité femelle différent de celui de l’humanité mâle. Ce fond commun de l’humanité femelle est très riche d’une connaissance intime qui marque leur vision du monde. Le cours de la vie humaine est fortement déterminé par trois dimensions du réel que sont la sexuation, l’interdépendance des humains sexués et la translation générationnelle de l’existence.Cette connaissance des faits anthropologiques fondamentaux et des difficultés existentielles qu’ils soulèvent reste une connaissance occulte. Cette capacité d’engendrement, autrefois largement majoritaire, a diminué durant les deux dernières décennies. Les facteurs environnementaux sont responsables d’une bonne partie des stérilités et particulièrement chez les hommes. L’aliénation des femelles qui enfantent est pour les mâles une manière d’échapper au vertige ontologique qu’on ressent face à la vie réelle et impensée des humains mortels, sexués mâles ou femelles qui se succèdent de génération en génération. Ces questions vertigineuses sont précisément celles auxquelles, nous femelles humaines, sommes confrontées dans l’enfantement. Elles nous travaillent à la naissance de chaque nouvel humain. Ce questionnement fait partie du travail existentiel de mise au monde. Révéler l’ampleur du travail existentiel de mise au monde d’une autre existence .La continuité de la vie humaine passe par l’intérieur du corps sexué de la mère. De là découle une contribution fondamentale de l’humanité femelle, non seulement pour perpétuer la vie, mais pour perpétuer l’humanité de l’humanité. Cette contribution, c’est le long et exigeant travail existentiel nécessaire pour mettre au monde des nouveaux humains capables de vivre par eux-mêmes. Ce travail existentiel assumé par les mères est très méconnu. Il commence avec le choc à la fois très charnel et très initiatique de l’accouchement qui est une confrontation extrême au réel de la vie humaine. Le travail charnel et spirituel de mise au monde Les phases vécues de l’accouchement contiennent en puissance un savoir existentiel sur l’enfantement que les mères ont besoin d’intégrer pour mettre charnellement et spirituellement leur enfant au monde. C’est un savoir risqué du point de vue de l’ego.Le choc initiatique de l’accouchement, même quand il est très heureux, provoque un séisme subjectif et un questionnement profond et inévitable de l’individualité de la femme qui a enfanté.Ce questionnement est totalement censuré dans la société sexiste qui le réduit à une ambivalence ou à une insuffisance d’amour maternel, alors qu’il est inhérent à la fonction femelle d’enfantement à la fois charnelle et spirituelle. Les mères ont vitalement besoin d’émerger dans la parole, après avoir été submergées par l’indicible. Elles en ont besoin pour établir un rapport sensé à «l’autre naissant sorti de soi». Elles en ont besoin pour intégrer dans leur subjectivité une nouvelle lucidité corrosive qui bouscule leur vision de la vie et leur identité. Quand elles peuvent évoquer, même un tout petit peu, les questions vertigineuses qui travaillent leur individualité, elles entrent dans un processus long et subtil d’accouchement existentiel qui produit une bonne part de la qualité des êtres humains engendrés et une plus-value humaine considérable dont on ne parle jamais.L’accouchement existentiel progressif d’une nouvelle existence procède étape par étape .Il faut des enfantements subtils répétés,des accouchements indissociablement charnels et spirituels pour qu’aient lieu les naissances successives du nouvel humain dans les différents registres qui élargissent peu à peu son existence. Cette interaction profonde entre la mère et l’enfant repasse à chaque étape par les mêmes phases incontournables de l’accouchement que celles qui ont été initialement vécues, celle du portage-nourrissage, celle de l’expulsion-séparation et celle du décollement placentaire.Parallèlement à ce travail, les mères cheminent tant bien que mal vers ce que j’appelle la sapience femelle de l’existence qui est à la fois une science, une conscience et une sagesse. Cette sapience est riche et utile à l’humanité. Il est très dommageable qu’elle soit réduite au silence. Au fil de ce cheminement personnel vers une sapience femelle, les mères sont transformées par les grands apprentissages de la maternité qui sont des apprentissages humanisants essentiels. Ce travail si impliquant et si subtil pour permettre l’émergence d’une autre personne humaine, les femmes le font, tant bien que mal dans un contexte d’oppression sexiste qui les infériorise et les isole, alors qu’elles auraient besoin d’interactions positives et de coopérations avec leur entourage et d’abord avec le père de l’enfant qui est impliqué, lui aussi, dans le processus d’engendrement charnel et symbolique. Quand l’oppression est trop lourde, quand aucune parole n’est possible sur le choc initiatique de l’accouchement, les mères sont subjectivement détruites par l’enfantement. Elles n’arrivent pas à mettre au monde l’existence d’un nouvel être humain, pleinement humain et leurs enfants paient la facture de cet empêchement. Le poids du silence social sur le travail existentiel des mères est très lourd. Il écrase la parole des femmes. Il entrave l’engendrement spirituel des êtres humains. Si la puissance d’enfantement était consciente, elle pourrait menacer l’ordre social patriarcal comme le souligne Julia Kristeva dans «le féminin et le sacré.19C’est pourquoi le travail réel de mise au monde de la prochaine génération est passé sous silence et c’est pourquoi il est important de le révéler.Le silence et le mépris colonial pour l’énorme travail réalisé par les mères ne sont pas des phénomènes isolés. Ils font partie d’un système d’infériorisation systématique des femelles humaines qu’il nous faut démonter.Démonter les mécanismes de recolonisation perpétuelle La colonisation de l’humanité femelle ne durerait pas longtemps si elle n’était pas reconduite systématiquement d’une génération à l’autre. L’engrenage principal des mécanismes de recolonisation c’est le retournement, à chaque nouvelle génération, de la puissance femelle d’enfantement en asservissement des mères. Le moment de l’enfantement est un moment privilégié de réactivation des mécanismes de prise de pouvoir des mâles, dans un système bien rodé et adaptable de recolonisation perpétuelle de l’humanité femelle. La contribution majeure des femmes à la vie commune se retourne contre elles, grâce à une conception sacrificielle de la maternité qui fait obligation aux mères de prendre toute la charge de la nouvelle génération et qui, en même temps, banalise à l’extrême et rend socialement invisible le travail charnel et spirituel considérable qu’elles accomplissent. Elle réduit les mères au silence. Elle organise leur réclusion et les fait disparaître de l’espace public.Ce tour de passe-passe a pour fonction de sauvegarder l’ignorance collective. Il est rendu possible par la collusion fondamentale entre le phallocratisme et la passion d’ignorance. Les mâles prennent le pouvoir sur nous par une falsification organisée du réel. L’infériorisation et la réclusion des femelles humaines c’est le prix que nous payons pour que puisse se pérenniser leur illusion infantile de toute puissance. Ils ne sont pas contraints d’y renoncer par le cours de leur vie, alors que les femelles qui enfantent apprennent dans leur chair la relativité, la fragilité de l’existence individuelle et la modestie face au processus de récréation perpétuelle du vivant. La grande escroquerie du pouvoir machiste consiste à refuser la réciprocité objective des dépendances et à contraindre les femelles à leur donner satisfaction dans tous les registres de l’existence, sans leur permettre de chercher elles-mêmes la satisfaction de leurs besoins, de leurs attentes et de leurs désirs. L’unilatéralisation sexiste des rapports sexués d’interdépendance aboutit à une instrumentalisation de la vie et du corps des femelles au bénéfice des mâles. La prédation sexuelle est l’expression la plus concrète du refus absolu de la réciprocité. La prise de pouvoir du prédateur intervient dans toutes les entreprises de colonisation exercée par les mâles des peuples impérialistes à l’encontre des femelles humaines d’autres peuples a accompagné et accompagne encore toutes leurs conquêtes coloniales. Pour dépasser le stade de la dénonciation du colonialisme, je propose d’observer le mode opératoire et la dimension systémique de l’entreprise coloniale et d’en décoder le modus operandi, grâce à une grille de lecture opérationnelle, qui d’une part discerne les quatre opérations présentes dans toutes les entreprises de colonisation à savoir: -l’annexion, -le pillage, -l’humiliation -l’assujettissement Et d’autre part, croise ces quatre opérations avec les différents registres d’interaction entre les sexes que sont les interactions érotiques, procréatives, existentielles, socio-économiques, cognitives et spirituelles. Cette combinatoire discerne 24 modalités différentes d’asservissement et d’infériorisation des personnes femelles. Elle illustre l’ampleur de l’emprise coloniale sexiste. Elle éclaire la difficulté des luttes d’émancipation dans un système colonial multidimensionnel. Tout pouvoir machiste qui est perdu dans une sphère de la société sera compensé par une emprise accrue dans une autre sphère. C’est pourquoi nous devons tenir compte de l’adaptabilité du système colonial pour contrecarrer la prise de pouvoir des mâles dans trois couches ou strates différentes d’organisation de la société: 1 -La prise de pouvoir institutionnel par la domestication patriarcale des femmes2 -La prise de pouvoir cognitif par l’accaparement des moyens de production du sens 3 -La prise de pouvoir technologique par une mainmise sur les infrastructures et sur la fabrication de «technomonde». Ce démontage du système de recolonisation perpétuelle est une œuvre de vérité, un effort pour dégager une stratégie efficace de décolonisation. Cependant cette vision du système ne suffit pas pour atteindre notre objectif de décolonisation, car il se heurte à un obstacle majeur celui de la violence fondamentale des hommes que René Girard a caractérisé comme une violence mimétique. Repérer les reconversions de la violence coloniale pour ne pas s’y laisser piéger L’observation des violences de tous ordres faites aux femmes montre que la violence est réellement le moteur du colonialisme. La violence et la prise de pouvoir sur le corps, la vie et les richesses des femmes sont indissociables. Le quatrième tome va s’intéresser aux métamorphoses du pouvoir colonial au sein de l’économie aveugle et inhumaine de la violence humaine qui caractérise la société sexiste.Il procèdera de ce fait à une relecture féministe de la violence mimétique analysée par René Girard. La fonction de la violence sexiste dans l’économie globale de la violence L’humanité femelle est asservie au premier degré par une violence déployée contre elle par les mâles. Elle est aussi asservie au deuxième degré par le fait que cette violence sexiste sert à alléger, cristalliser et détourner la violence mimétique toujours prête à s’enflammer entre les hommes. Sans cet exutoire, la violence des mâles deviendrait socialement ingérable. On peut repenser toutes les agressions physiques ou morales que les femmes subissent dans une économie globale de la violence où les agressions sexistes ont une fonction régulatrice. Cette économie de la violence est caractérisée par une gestion collective aveugle et inhumaine des énergies destructrices, qui utilise les femelles comme boucs émissaires d’utilisation courante.Cette utilisation perdurera donc aussi longtemps que l’humanité ne sera pas passée à une gestion plus consciente et plus humaine des pulsions de mort et du rapport prédateur à l’autre et au monde. Cette violence permanente est susceptible de se moduler en fonction de l’évolution des rapports sociaux entre les sexes. Ces reconversions déterminent les nouvelles modalités de prise de pouvoir des mâles qui sont perceptibles particulièrement en occident. Les reconversions de la violence depuis la domestication patriarcale, en passant par la récupération idéologique et la violence technologique .Les acquis de la lutte des femmes contre la domestication ont réellement impacté les institutions du patriarcat. Nous pouvons aujourd’hui évaluer ces impacts à l’intensité et à la violence des réactions des mâles hégémoniques. Ils font payer aux femmes la perte de certaines prérogatives patriarcales de plusieurs façons. D’une façon visible et criante par les violences répressives des intégristes. D’une manière plus insidieuse par une augmentation de la violence idéologique qui consiste à récupérer les acquis de la lutte des femmes et à les utiliser pour renforcer le déni de la femellité et imposer leur vision du monde. Enfin, la place nouvelle que nous prenons de haute lutte dans la problématisation du réel pousse les mâles les plus hégémoniques à abandonner ce terrain cognitif pour surinvestir leur prérogative de possession des outils et des armes. Cette prérogative ancienne, soulignée par Paola Tabet20se traduit aujourd’hui par un pouvoir exorbitant de fabrication d’un technomonde qui devient de plus en plus dangereux et totalitaire. La violence sexiste se reconvertit, mais elle s’exacerbe et contamine toute la vie sociale. Le discours consensuel sur l’amélioration de la condition des femmes ne tient compte que d’une petite partie de la violence sexiste. Notre analyse inclut la violence idéologique et la concentration d’un énorme pouvoir économique, technoscientifique, organisationnel et infra-politique entre les mains des mâles les plus hégémoniques. Ce pouvoir leur permet, d’une part, de s’immiscer de manière inédite dans l’enfantement et d’autre part d’organiser le monde selon une logique de prédation et d’exploitation. Une recolonisation insidieuse de l’humanité femelle est en cours grâce à la prolifération de la technostructure machiste. Derrière l’apparente neutralité des technologies, il y a un projet totalitaire d’emprise sur le monde. Les techniques sont à appréhender comme le fait Bruno Latour, sous l’angle du projet dont elles sont porteuses, projet et non pas comme des objets. Les technologies de l’hyperpuissance, comme le nucléaire, les OGM, les nanotechnologies, privilégiées par les prétendants à l’hégémonie, ont une emprise énorme sur notre vie quotidienne. Elles ont une emprise grandissante sur le monde vivant. Elles menacent la vie sur terre et l’humanité.La volonté de toute puissance s’exprime aussi par l’intrusion technoscientifique des mâles dans le processus même de l’enfantement, qui leur échappait jusqu’à présent. La colonisation technologique du corps maternel avance rapidement depuis deux ou trois décennies. L’artificialisation de la procréation se présente comme neutre et scientifique, mais elle correspond à un durcissement des enjeux de pouvoir dans la division du travail entre les sexes. Le pouvoir technologique est aujourd’hui intrinsèquement hostile à la vie spontanée et à celles qui la donnent. Il offre aux mâles les plus hégémoniques le pouvoir de décider de notre devenir L’asservissement technologique du corps de la mère constitue un seuil de déréalisation de l’intervention humaine sur le vivant. Il renforce la fiction totalitaire de toute puissance qui devient de plus en plus folle et sans limites. Cette fiction aujourd’hui pervertit l’activité productive. Elle dénature la terre. Elle castre une grande partie de l’humanité de ses puissances autonomes et de toute initiative. Elle fabrique une «société du mépris»selon l’expression d’Axel Honneth22, exposée aux déchaînements de violence. Ce totalitarisme technoscientifique a des conséquences si redoutables, aujourd’hui, sur le devenir des humains et celui de la planète, que les femmes vont devoir cesser de lesubir et apprendre à y faire face. L’analyse des reconversions de la violence coloniale sexiste est plus que jamais nécessaire à la compréhension du monde contemporain, car elle nous enseigne à faire face à l’adaptabilité et à l’innovation permanente des organisations prédatrices dont les nuisances augmentent proportionnellement aux moyens technologiques qu’elles utilisent. Derrière toutes ces formes de violence demeure une violence métaphysique implicite Les ressorts du rapport prédateur à l’autre et au monde sont certes pulsionnels, mais ils sont aussi en même temps métaphysiques. L’angoisse de notre inéluctable disparition et la panique existentielle que crée la soif toujours inassouvie de communion ont besoin d’être spiritualisées pour s’intégrer dans notre humanité. Faute de l’être, elles se transforment en destructivité. Le désir se dégrade en convoitise à l’encontre les êtres qui nous attirent et en envie à l’égard de ceux que nous admirons. La manipulation métaphysique, grâce à laquelle les femmes servent de «boucs émissaires d’utilisation courante», à la violence des hommes, consiste d’abord à les faire renoncer à leur propre vie spirituelle. Cela les prive d’une part décisive de leur présence singulière au monde et permet ensuite de les chosifier comme objet de convoitise, coupable par surcroît de la rivalité entre les mâles. Cette manipulation métaphysique s’est organisée au travers du monopole clérical des mâles. Ils accaparent les figures de la transcendance. Ils gardent la mainmise sur lesrituels religieux, ce qui empêche ou interdit l’expression directe du rapport des femmes au sacré. Ce rapport personnel et collectif au sacré a été occulté et diabolisé.L’éviction du sacré tel qu’il est vécu par les femmes a été jusqu’à présent l’œuvre du pouvoir clérical. Ce mode de colonisation spirituelle est remplacé aujourd’hui, par une œuvre de désacralisation généralisée du monde vécu. La modernité, version phallocentrique, récupère les tentatives d’émancipation spirituelle des femmes, en imposant une équivalence entre la sécularisation du quotidien et la libération des femmes. C’est donc désormais, au nom de leur liberté, que les femmes sont appelées à faire le deuil de leur propre vie spirituelle. Elles y perdent leur rapport poétique et mystique au monde. Elles y oublient la sapience femelle acquise dans le travail existentiel de mise au monde.Cette néo-colonisation spirituelle élimine tout ce que les mâles ont peur de penser, c’est-à-dire le réel de notre condition humaine. Elle interdit toute spiritualisation de nos paniques existentielles. Elle dévitalise notre relation aux autres et au monde. Elle réifie l’ensemble du vivant. Elle impose le culte consumériste dans lequel la violence devient plus en plus ingérable. Aussi longtemps qu’elles accepteront cette colonisation spirituelle, qu’elle soit cléricale ou anticléricale, les femmes ne pourront pas trouver la force de réguler la violence, ni de combattre le rapport prédateur à l’autre et au monde, qui recrée sans cesse de l’exploitation et de la violence. Se dégager de la colonisation multidimensionnelle et inventer un autre monde L’humanité femelle continue à être asservie, dans tous les registres de son existence, par un système colonial qui évolue et se recompose, au fur et à mesure des luttes féministes. Le temps est venu de révéler le fonctionnement de ce système pour s’en dégager. Les mouvements féministes, connectés au niveau international, ont la responsabilité aujourd’hui d’inventer, pas à pas, à partir de la somme de leurs expériences, une stratégie systémique, dynamique et multidimensionnelle pour désactiver les mécanismes de recolonisation perpétuelle et trouver les parades adaptées à chacune des strates du pouvoir colonial et aux différentes formes de violence. Nous avons à le faire, en sachant, comme le disait Franz Fanon23, que «Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature». Il ajoutait: «Il ne peut s’incliner que devant une violence plus grande». Lui qui a prôné la violence révolutionnaire en Algérie serait sans doute atterré de constater que les séquelles de cette violence continuent d’empoisonner la vie sociale algérienne, cinquante ans plus tard. Aujourd’hui, nous savons que les spirales de violence en miroir n’apportent jamais le plus d’humanité nécessaire pour sortir de la logique coloniale. Elle se reproduit à l’intérieur des communautés autrefois colonisées.Nous pouvons tenir compte de cette violence coloniale effective, sans rentrer dans une logique guerrière, car l’important est de nous en dégager en dénouant l’emprise qu’elle a sur nous. L’espérance créée par la décolonisation des femmes tient à leur capacité de remplacer une violence plus grande»par«une énergie plus grande». Cette énergie se déploie dès que nous commençons à vivre librement nos relations amoureuses et nos enfantements, à penser librement, à nous exprimer librement, à nous organiser librement, à créer librement, à déployer librement notre rapport poétique et spirituel au monde. Le paradoxe de ce projet libertaire c’est qu’il vise à créer de la liberté dans un contexte sexiste d’aveuglement et de violence. C’est une difficulté générique de tous les projets de décolonisation. Quand on n’utilise pas la violence, il faut utiliser la ruse. Le cinquième tome du manifeste tend à concrétiser, le plus possible, cette stratégie à la fois radicale et non violente de décolonisation, capable de cultiver les germes positifs du changement, capable de rouvrir sans cesse les marges de liberté, capable d’inventer de la vie bonne. Nous avons à inventer un autre monde en nous illusionnant le moins possible sur les réactions que provoqueront nos tentatives afin de sans cesse nous en dégager.La dé-domestication Un premier objectif est de stopper les stratégies d’infantilisation et de domestication systématique des personnes femelles. Cela nécessite de chaque femme de pouvoir faire la part, dans les rapports quotidiens, avec les pères, les frères, les fils, les amants, les maris, les maîtres et les chefs en tout genre, entre ce qui relève des rapports véritables d’interdépendance et ce qui relève des rapports d’aliénation. Ce distinguo délicat est à faire aussi bien dans les interactions érotiques que dans les interactions procréatives, existentielles, socio-économiques, cognitives et spirituelles. Il s’agit là d’un processus de décolonisation, à la fois intime et collectif, dans lequel nous avons besoin de prendre appui sur la solidarité intra et intergénérationnelle des femmes. Le deuxième objectif consiste à se dégager de la conception sacrificielle de la maternité. Assumer une fonction charnelle et spirituelle d’enfantement, ne signifie pas que nous ayons à prendre en charge la totalité de la fonction parentale et sociale de passation d’existence à la nouvelle génération. Et encore moins de nous laisser exclure de l’espace public. En nous dégageant des processus de domestication des femelles, nous ouvrons des marges de liberté nouvelles pour des rapports amoureux ou parentaux décolonisés. Cette poussée émancipatoire tend à civiliser les rapports sexués d’interdépendance, c’est-à-dire les humaniser, les déhiérarchiser et les extraire des rapports de force. La décolonisation cognitive Les mâles hégémoniques compensent la perte d’emprise domestique sur les femmes par un surcroît d’emprise idéologique sur la définition de la réalité. Cette emprise idéologique nouvelle permet la récupération des revendications féministes et leur retournement systématique contre les femmes. Pour y faire face, il faut d’abord mesurer les dommages créés par cette récupération phallocentrique de nos acquis. Et surtout il faut mesurer le danger du projet d’émancipation mimétique qui nous est présenté comme la seule émancipation possible. L’émancipation mimétique produit en fait un alignement sur les valeurs machistes. Elle conduit les femmes à une automutilation de leur femellité. Notre décolonisation cognitive suppose de pratiquer entre nous ce que j’ai décrit dans ma thèse comme une habilitation intersubjective à l’existence sociale afin de nous autoriser et nous entraîner mutuellement à produire le sens de notre expérience et à soutenir notre point de vue. Hannah Arendt disait que «la pensée va de pair avec la vie… c’est la quintessence dématérialisée du vivre». Il y a peu de bonheurs plus grands que de sentir sa pensée libre, que d’éprouver cette liberté de mouvement, ce sentiment d’aisance, de clarté, de mobilité de la pensée qui survient quand la formulation de l’expérience vécue est juste, fidèle et significative pour autrui. Ce renouveau du lien entre la pensée et la vie, l’émergence d’une pensée qui soit une «quintessence du vivre» c’est ce qui fait la force potentielle de la sapience femelle. Le déploiement de cette sapience, si longtemps étouffée, suppose une résistance quotidienne et tenace à l’accaparement machiste des moyens de production du sens que ce soit dans le milieu familial, le milieu professionnel ou l’espace public. Cette résistance se concrétise par la réorganisation des réseaux de recherches et l’autonomisation de la production de savoirs. La décolonisation pragmatique et organisationnelle C’est un vaste chantier, car la lutte écologique, la lutte antitotalitaire et la lutte contre le colonialisme des mâles, aujourd’hui, ne font plus qu’un. Le sursaut contre la pathologie prédatrice ne peut venir que des personnes humaines les plus exclues des sphères de pouvoir et les plus inquiètes de l’avenir que sont les mères de tous les pays. Et spécialement de celles qui sont considérées comme trois fois subalternes par le sexe, par la classe et par l’origine ethnique. Elles sont particulièrement compétentes pour s’ancrer dans leurs solidarités effectives et faire revivre un monde non totalitaire en reprenant en main leur propre vie. Si elles sortent du carcan fantasmatique de leur servitude, elles réapparaîtront dans l’espace public. Nous avons besoin de ce matriarcat émancipateur pour organiser la légitime défense collective, contre l’organisation totalitaire de l’activité humaine. Les matriarches et avec elles tous les citoyens lambda, doivent s’immiscer dans le choix des technologies et des formes d’organisation du travail pour éviter la destruction totalitaire du monde vivant.La première limite qu’elles peuvent poser au totalitarisme des technosciences, consiste à reconquérir l’autonomie de leur corps fécond et leur souveraineté sur l’enfantement. Le travail colossal de décolonisation passe par la réorganisation coopérative de la vie commune qui limitera autant que possible les rapports d’exploitation et de violence. Il ouvre un chantier d’humanisation des rapports sociaux, sexués et intergénérationnels. Il remet fondamentalement en cause les rapports de pouvoir.Nous trouverons le souffle nécessaire à ce grand chambardement, si nous menons parallèlement une décolonisation spirituelle, pour nous dégager du rapport prédateur au monde et apprendre à gérer plus humainement la violence mimétique.L’insurrection spirituelle contre la violence prédatrice L’insurrection spirituelle des femmes converge avec une insurrection des consciences qui commence à se manifester, un peu partout dans le monde et qui a été formulée particulièrement par P. Rabhi. Ce que la décolonisation spirituelle de l’humanité femelle peut rajouter à ce mouvement de fond est décisif,car les femmes sont les victimes privilégiées de la violence prédatrice. Elles font office d’exutoire ordinaire dans l’économie aveugle et inhumaine de la violence qui sans cesse alimente les processus de destruction des vies humaines et de destruction du monde vivant.En recherchant une issue à cette violence coutumière, elles peuvent désactiver le mécanisme de prédation lui-même. Est-ce possible? Oui, si nous refusons d’être chosifiées par la violence des hommes, si nous cultivons chacune notre présence singulière au monde et si nous déployons notre vie spirituelle autonome. La puissance spirituelle des femmes pourra alors s’exprimer dans l’espace public, en collaboration, avec les mâles les moins hégémoniques, pour s’opposer à la société du mépris, à la chosification des êtres vivants, à la banalisation de l’esprit.La remise en cause du rapport prédateur au monde restera inefficace si elle reste théorique. Pour la traduire dans les faits, il faut modifier les pratiques de gestion collective de la violence et rendre cette gestion plus consciente et plus humaine. Nous avons des propositions sur cette question essentielle et négligée de la vie collective.La stratégie de décolonisation proposée dans ce cinquième tome est irriguée par l’utopie éco-féministe libertaire qui un peu partout dans le monde commence à animer la résistance à la désorganisation totalitaire de la vie sur terre. Elle considère comme déjà obsolète le monde sans avenir auquel a abouti le colonialisme des mâles. Cette utopie porte l’espérance d’une humanité plus pleinement humaine, guérie de son hémiplégie coloniale et capable de mettre fin à l’exploitation outrancière des humains et des milieux naturels.La décolonisation multidimensionnelle de l’humanité femelle conditionne le passage à une civilisation postcoloniale et post-totalitaire Ce manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle est un hymne à la femellité, mais également un hymne à la translation de la vie à travers les générations et le croisement sexué des existences successives. Une œuvre de contemplation de ce qui dans un univers phallocentrique constitue justement l’inavouable. C’est aussi un hymne à l’interdépendance des humains sexués quand elle est vécue librement, dignement voire amoureusement. Cela peut sembler en contradiction avec la radicalité de la lutte anticoloniale. C’est au contraire, un paradoxe existentiel très fécond que d’engager une lutte fondamentale pour la décolonisation de l’humanité femelle, en considérant l’amour comme la plus haute expression de notre humanité et l’initiation la plus profonde aux mystères de la vie humaine. L’oppression sexiste mutile l’humanité femelle de ses potentialités et de sa créativité, mais elle enferme aussi les colonisateurs passifs dans leur violence inconsciente et leur parasitisme. Elle mutile donc gravement notre humanité commune. Nombreux sont les humains des deux sexes qui aspirent au bond qualitatif vers une nouvelle civilisation régulant plus humainement la violence. Une fraction grandissante des jeunes hommes commence à prendre conscience que la société sexiste les situe en porte à faux par rapport aux femmes qu’ils aiment. Ils en pâtissent dans la profondeur de leur humanité, même s’ils en tirent nombre d’avantages.J’espère qu’ils trouveront dans ce manifeste des ressources pour se dégager de la place qui leur est assignée dans ce système d’exploitation et de prédation, qui certes flatte leur volonté infantile de toute puissance, mais qui devient de plus en plus totalitaire et qui finira par castrer la très grande majorité des humains des deux sexes. Aussi longtemps que l’humanité femelle sera colonisée, il sera impossible de changer effectivement les rapports d’exploitation et de violence entre les humains, car l’asservissement des femelles engendre et légitime toutes les colonisations ethniques et culturelles, toutes les oppressions. Le mouvement de décolonisation de l’humanité femelle a vocation à stimuler les luttes internationales contre les totalitarismes, car la liberté pour les femmes ne peut pas rester déclarative. Elle n’existe que si elle se concrétise dans le réel des relations d’interdépendance entre nos existences et dans le réel de la succession des générations, c’est-à-dire finalement dans le réel de la vie et de la mort des êtres humains.Jaurès disait en 1904: «L’humanité n’existe pas encore, ou elle existe à peine».Elle existera davantage quand les femmes ne seront plus colonisées par les hommes. La colonisation des femelles humaines et des mères en particulier, est un système vampire, comme j’essaierai de le montrer dans cet ouvrage. Cette vampirisation atteint chaque femme dans sa capacité d’existence et dans sa présence singulière au monde. Elle dégrade en servitude les énergies humaines les plus positives, que sont la générosité et l’amour. Le sexisme flatte la tendance infantile à la vampirisation qui porte en germe tous les abus que les humains commettent les uns vis-à-vis des autres. La libération de l’humanité femelle posera au moins des limites à cette vampirisation. Elle inaugurera une nouvelle manière de vivre les interdépendances. C’est cette espérance qui m’a fait persévérer dans l’œuvre à laquelle je me suis attelée depuis 2004 pour poser les fondements conceptuels d’une décolonisation.

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